Ternes habits

Le terne vestiaire masculin

J’ai entendu dans un récent documentaire, consacré aux trois villes que sont Amsterdam, Londres et New York, une explication concernant les ternes tenues masculines. Au XIX° siècle, la capitale britannique était régulièrement envahie par le smog. Le responsable ? le charbon, ou plutôt sa combustion par un peu tout le monde, industriels, transports comme particuliers. Ce mélange de brouillard et de fumée, en plus d’être toxique, était salissant. Ainsi, les vêtements des hommes seraient-ils devenus sombres pour cacher ces salissures : en effet des traces de suie sont moins visibles sur un tissu noir que sur du rouge ! Or notre mode est directement héritée de celle de la bourgeoisie, qui prit un réel ascendant durant la révolution industrielle, laquelle fut exportée depuis la Grande-Bretagne.

CQFD ? Pas sûr…

Un autre révolution, toute nationale :

En France, cette mutation fut plus tardive et complémentaire à une autre : la Révolution française, qui dura de 1789 à 1871, au moins. Et, là encore, il s’agit du même scénario politique, quoiqu’un peu plus sanglant : la bourgeoisie prit le pouvoir, alors détenu par la noblesse. Or, les tenues des nobles en cette fin de XVIII° siècle étaient très chamarrées, pour les hommes comme pour les femmes. Les chaussures à talon et le maquillage étaient également de mise, de même que les perruques poudrées. Les costumes stricts pour les hommes – sauf pour les uniformes des serviteurs de l’État – s’imposèrent donc pour marquer la transition, tout comme le pantalon finit par remplacer la culotte.

Mais ce changement de la mode eut un revers pervers, car seuls les habits masculins furent affectés. Les femmes continuaient à porter des robes aux couleurs vives et parfois exubérantes, avec l’emploi d’artifices comme la crinoline, qui « gonflait » la jupe. Ainsi, il s’établit une double opposition entre les genres :

  • la première, déjà entamée sous l’ancien régime, reposait sur le vêtement, pantalon pour les hommes et robe pour les femmes ;
  • la seconde, nouvelle, s’établissait sur la couleur, ou plutôt son absence pour les hommes et sa présence chez la femme.

Pourquoi écris-je pervers ? Et bien tout simplement parce que la noblesse était également affublée de vices comme la paresse et la dépense. Or, comme les nobles de l’ancien régime, les femmes de la haute bourgeoisie ne travaillaient pas. Elles avaient donc tout loisir de dépenser l’argent du ménage en toilettes et autres effets, même si une certaine sobriété finit par frapper toute la bourgeoisie. Ainsi, les femmes, qui n’avaient pas d’autres rôles dans la société que celui de la gestation, purent garder les attributs vestimentaires de la noblesse, mais héritèrent, au passage, des symboles que l’on y associa… du moins selon certains penseurs actuels. Car la femme, sous la forme des courtisanes, fut également vue comme un simple faire-valoir : s’afficher aux bras d’une femme des plus cotées valait démonstration de puissance. Ainsi, les vêtements sobres devenaient ceux de l’homme et surtout du travailleur, du personnage actif pour la société, la couleur restant cantonnée aux oisives (que la propagande de Vichy qualifiera d’inutiles).

Un double tranchant :

Mais allons plus loin, car cette symbolique n’est pas néfaste que pour l’image de la femme. Elle perdure en effet sous deux formes. La première concerne notre liberté vestimentaire. Puisque, dans la continuité de cette distinction des genres par l’habit – ironiquement initiée par la religion catholique au bas Moyen-Âge – les femmes ont une liberté vestimentaire plus grande que les hommes, même dans le monde du travail. Certes elles l’ont conquise, cette liberté, car le droit au port du pantalon aurait pu rester cantonné aux loisirs, comme l’est celui du bermuda pour les hommes. Mais l’habit conventionnel pour l’homme, le pantalon en toute saison, reste un héritage de cette révolution industrielle. Tandis que robes et jupes se sont raccourcies tout au long du XX° siècle, il n’en a pas été de même pour le pantalon qui s’est imposé sous toutes les latitudes, même celles où il n’avait jamais été porté.

La seconde forme concerne la couleur de notre vestiaire, cantonné aux noir, gris, bleu marine et marron… voire le beige ou le blanc en été (héritage de notre passé colonial ?). Les habits des autres couleurs sont généralement cantonnés aux périodes de loisirs et aux activités de plein-air. C’est certainement la raison pour laquelle les habits d’été sont plus colorés que ceux d’hiver, puisque cette saison est plus propice aux sorties et aussi aux vacances ! Selon moi, il s’agit là encore d’un héritage de cette mode du XIX° siècle. Signe des temps, il semble que cette tendance affecte également le vestiaire féminin, rétablissant un peu d’égalité dans ce domaine, mais s’il eût été plus heureux que la démarche fût inverse (notre vestiaire qui s’enrichisse) ; je ne parlerais donc guère de progrès. Peut-être doit-on également ranger dans cet appauvrissement la mauvaise image de leurs porteuses que renvoient maintenant certaines jupes.

Au-delà de l’image du mâle, celle du travail :

Mais je vois un inconvénient à cette mode de la sobriété de la tenue au travail, par opposition aux tenues colorées des loisirs. Par extension, le travail devient un moment durant lequel on n’est plus soi-même, durant lequel on rentre dans un moule appelé conformité. Il faut travailler pour avoir une place dans le société, il faut donner une bonne image de soi à son entourage, une bonne image de son employeur au monde extérieur. Par conséquent, le travail n’est qu’un monde de contraintes, par opposition aux loisir où l’on agit comme on le veut (même si les sports et les jeux ont des règles). Finalement les loisirs restent associés à cette aristocratie fainéante et vivant sur le dos d’un Tiers-État laborieux et malheureux. Cette idée de couleur sombre avec période morne se retrouve avec le vestiaire d’hiver ou du deuil : l’hiver est un mal nécessaire. Il faut supporter ses rigueurs pour que renaisse la nature au printemps. Il en va de même pour le deuil, qui est une période de souffrance. L’image est donc la même pour le travail : un mal nécessaire pour exister, s’offrir des loisirs. Sauf que le travail, aujourd’hui ne suffit parfois plus à simplement se loger, alors s’amuser…

Le travail, à titre personnel, je l’ai vu comme une libération. Une possibilité de m’émanciper en gagnant mon propre argent, de pouvoir nourrir mes passions. Le travail, ou plutôt le carcan que l’on y a associé, m’a rendu malheureux, m’a obligé à rejoindre le banc de touche pour un temps qui paraît s’allonger indéfiniment au fur et à mesure qu’il passe. Et pourtant, je ne suis pas le plus à plaindre !


À ce moment où j’écris, Jean Rochefort sort des toilettes pour regagner son bureau dans un flamboyant costume de velours rouge, en étant la curiosité de tous ses collègues, même du plus audacieux, qui porte une cravate écarlate (peut-être le jalouse-t-il un peu ?).


En ces temps d’interrogation et de remise en question, il serait bon de remettre en question la valeur du travail. Sa raréfaction, l’exclusion progressive des moins intellectuellement instruits, certes, mais aussi sa perception. Travailler deviendra-t-il un luxe dans les années à venir ? Mais les conditions continueront-elles de se dégrader sur le plan du moral (car on va vers de plus en plus de règles pour la protection des corps) ? Ne peut-on pas envisager le travail comme un moyen d’émancipation, une valeur positive ? Et cela ne doit-il pas passer par l’abrogation d’un code vestimentaire suranné, ce qui serait le signe d’une évolution positive des mentalités ? Ou bien ne restera-t-il jamais qu’un moyen d’aliénation des masses par une élite à l’existence plus propice à l’oisiveté ?

De la pérennité des principes :

Et finalement, n’a-t-on jamais aboli les principes du Moyen-Âge, lorsque l’habit faisait effectivement le moine ? lorsque l’Église catholique imposait qu’hommes et femmes portent des tenues clairement différentes ? Car finalement, un code vestimentaire restera la façon de démarquer la classe laborieuse de celle des oisifs, les dominés des dominants. Un assouplissement de ce code pourra être l’œuvre d’un changement de mentalité ou, au contraire un leurre, comme caresser un bébé d’une main et, de l’autre, lui voler ses bonbons. La question n’est donc peut-être pas aussi futile que certains voudraient le laisser entendre ou, à minima, le croire.

 

 

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